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Mohammed Mrabet: Une Biographie

par Simon-Pierre HAMELIN

Mohammed Mrabet, s'il tire gloire de ses origines rifaines, est né à Tanger, près de M'Salah, alors que la ville internationale battait son plein, Babel moderne comme il n'en fut jamais d'autres, confetti de libertés octroyées sur la carte du Monde. Nous sommes en 1936, et non pas en 1940 comme on le cru longtemps. L'auteur entre dans l'existence par un mystère, suivi par d'autres ; celui de son nom même prêta à confusion.

Mrabet, le grand-père, un patriarche de deux mètres, rifain de teint, le cheveu châtain et l'oeil clair, abandonne le Rif en 1910, attiré par les lumières finissantes du mirage de pierre, là bas, accroché à une large baie. C'est ici dorénavant qu'il vivra, à Tanger. Marmot anonyme dans la multitude de ses vingt-quatre frères et soeurs, Mohammed Mrabet sera le fidèle compagnon du vieil homme, maquisard farouche et discret de la guerre du Rif, qui lui apprend l'art de la pêche, lui livre probablement un imaginaire coloré, le terreau des histoires à venir ; le dimanche ils vont tous deux en Espagne, à la nage... Il fréquentera comme il se doit l'école coranique, et ne restera pas plus d'un jour dans celle où de maigres instituteurs IIIème République, aux barbes grises et à la badine facile, enseignent dans une langue étrangère les noms de plantes aux accents inconnus, ceux de héros que l'on ne peut admirer tant ils semblent lointains. Et Mrabet, goguenard, répondra à la badine avant de s'enfuir par la fenêtre, envolé d'un troisième étage, libre d'aller battre la campagne, les méandres escarpés de la Médina, les bords des deux mers qui de chaque côté s'étendent à l'infini. Aux terrasses des cafés, il écoute les aînés conter des histoires, la grande Geste qui vient de ces même mers, du Rif dont on devine les contours au loin, du fin fond de leur mémoire, et que l'auteur reprendra plus tard, la mêlant à l'esprit du lieu et du temps, à ce Tanger bigarré et traversé d'autant d'influences qu'il est de civilisation, point d'achoppement, de rencontre entre l'Orient, la vieille Europe, le Nouveau Monde et l'Afrique dans le dos.

Mrabet a quinze ans, c'est une force de la nature ; et c'est ainsi qu'il se veut être : un corps musculeux, modelé par les vagues, une image de revanche, la preuve que l'on est bien vivant et que l'on est quelqu'un en ce Temps où l'on est rien si on a pas le sou, si on est pas bien né, et si l'on veut tout de même pouvoir tutoyer les anges. Il fera mille métiers et toujours celui de la pêche, serveur, veilleur de nuit, cadi au Golf de Tanger... et tant d'autres avant de s'illustrer dans une rixe d'honneur avec un soldat français ou espagnol ayant manqué de respect à un vieil homme de la montagne. Mrabet est une boule de nerf ; insolent et vainqueur, il manquera de tuer le contrevenant. L'affaire est grave, nous sommes en 1952 et les Nations de Tanger dans le crépuscule d'une fin de règne, sentant qu'elles devront se séparer bientôt de la Perle du Détroit, ne font pas preuve de clémence.

La tension est grande dans la paisible cité, et Mrabet est obligé de prendre le maquis, de se cacher de tous. Il passera presque une année dans le creux rassurant d'une grotte, non loin du cap Spartel, perchée entre colline et mer. Initiatique retraite, où il vivra presque en autarcie de pêche et de cueillette, comme ces ermites antiques, dont les princes, les puissants recherchaient sagesse et compagnie, traversant des Empires où le soleil jamais ne se couchait. L'homme au cheveux longs, presque sauvage, est face à lui-même, au vrombissement de cette mer qui parle, qui lui parle sans cesse, ou qui ne parle pas ; mais qu'importe il l'entend ce cri sourd et par l'intermédiaire d'un poisson devenu fameux, qui lui livre — qui sait? — les secrets du Détroit, le sens caché des choses, la charpente d'une oeuvre en gestation.

Il retourne dans le Siècle, par la petite porte, fréquente les nazaréens de Tanger dont certaines figures deviendront mythiques, à l'hôtel Muneria où il travaillera quelques saisons, sur les plages, en ville. Comme ces gens sont étranges ; comme la vie semble être une fête qui jamais ne doit s'éteindre. Il se lie d'amitié avec un couple d'américains hilares, aux yeux et à la bouche trop grand ouverts et quelque peu perdus sur cette terre trop « exotique ». Et cette pointe de supériorité désolée qui ne quitte jamais leurs visages éternellement jeunes, et ces habitudes qu'ils ont parfois de perdre toute morale. Mais quelle joie de vivre quand même et que de temps à rire, jusqu'à l'épuisement. Entre fuite et désir de large, tous trois traversent l'océan pour New-York, sur un de ces croiseurs qui voguent lentement à contre vent.

Mrabet garde la tête en l'air pour mieux respirer, pour mieux voir, suivant les lignes acérées des buildings vers un ciel découpé. On ne sait s'il pris la mesure de cette illusion d'Amérique, s'il put nuancer les excès de ces grands enfants toujours souriants qui l'affublent d'amicales tapes dans le dos. Il existe un texte, Look and Move On, publié en 1976 qui fait toujours acte de biographie mais qui l'est si peu en réalité, tant Bowles a du romancer ce que lui a confié Mrabet pour les besoins de l'édition et d'un certain lectorat en mal de rocambolesque et de croustillant. Il faut le reconnaître, on ne sais pas tout de ce passage dans le Nouveau Monde, si ce n'est que le jeune tangérois a du se sentir bien enivré de ces espaces ouverts à perte de vue, ces plages blanches bordant un autre océan, ces routes où l'on divague des jours entiers entre motels anonymes et cafés semblables sur toute la longueur, ces femmes longilignes aux lèvres éclatées de rire et de pourpre, apparaissant comme par magie d'immenses villas vides, où tout est propre, où l'on s'ennuie entre une infinité de murs.

Ce que l'on sait par contre — car il le raconte encore parfois et le regard soudain s'embrume — c'est la visite du Musée Guggenheim de New-York, où on le vit prendre ce plaisir simple et enfantin avec une toile, y plonger sans peur, trembler devant une couleur qui semble ne parler qu'à soi. Il était temps peut-être, car ici personne ne lui parlait vraiment de ce qu'il aurait voulu entendre, de ce qu'il était venu chercher : une réponse même vague à des questions pas encore bien précises. Ses guides à l'affût de sa moindre réaction, ravis, car la scène est trop belle ; imaginez, un garçon presque sauvage au musée ; ils lui pressaient le pas et lui parlaient à renfort d'adjectifs de la valeur comptable de chacune des oeuvres exposées. Ils s'amusaient un peu peut-être.

Pourtant à ce moment-là, Mrabet savait que quelque chose se passait hors de lui, en lui, contre sa volonté et miraculeusement en accord avec elle, qu'il était l'objet d'un jeu plus sérieux où il lui faudrait ne jamais tricher, dire le sens sans retenue, sans pudeur et avec un courage qu'il ne soupçonnait pas. Et dans ces gigantesques salles en enfilade baignées de lumière tamisée, c'est comme s'il était entré en religion, comme s'il avait enfin aperçu l'invisible. Et l'enfer aussi qu'est ce monde de l'art ; l'image de Yacoubi ramassant à quatre pattes, les quelques bijoux que Peggy Guggenheim — celle-là même — aimait parfois lancer en pâture à sa suite, dans un moment de délire alcoolisé. Il s'égara dit-on en cherchant une toile de Dali qui longtemps allait le hanter, une toile qui raconte une terrible histoire, semblable à celle-ci, à toutes celles qui se bousculent déjà, et qu'il faudra bien évacuer un jour, transmettre à ceux — les bienheureux — qui ne savent pas encore, les crier aux quatre vents dans l'attente d'une oreille visionnaire, sur une toile complètement blanche, sur la page vierge d'un Livre ; qu'il cesse enfin d'être muet.

Le même bateau, ou un autre bâtiment, un paquebot qui signe son dernier voyage, le ramène à Tanger un matin de printemps. Du large, la ville est éclatante de soleil et de promesses à venir. Mrabet est chez lui, il embrasse la baie, l'oeil humide ; c'est ici l'univers d’où il poussera son cri. Non, il n'écumera pas toute la surface du globe, ni comme Ibn Battuta ne sillonnera le Monde ; c'est le Monde qui dorénavant viendra à lui. Et à Tanger, n'y a-t-il pas un Monde entier?

Il y a d'abord, le regard fané de Jane perdu dans le lointain, sa tristesse quand la foule festive autour s'égosille dans un même cri de joie, son sourire douloureux encadré d'une cigarette et d'un verre de whisky. Elle semble seule au monde, retirée dans ce coin sombre d’un jardin de la Vieille Montagne où elle évite ses semblables, emportés dans une énième ivresse. Puis, Mrabet touché par la sérénité de son désespoir, vient s'asseoir à ses côtés, lui retire la cigarette et le verre des mains en lui parlant d'une voix douce et rassurante. Ce sera la première story, livrée pour seul but de consoler cette femme-enfant, suivit d’une seconde qui enfin lui redonne à sourire. Quelques semaines plus tard, a lieu la rencontre entre Paul et Mrabet que l'on a fait mythe depuis, sur la plage de Merkala à deux pas du Café de la plage. Bowles est accompagné de William Burroughs que les garçons ici surnomment « l'homme invisible » et de Jane qui crie doucement au génie de Mrabet. Cet instant fondateur lie les deux hommes pour près de quarante ans. Très vite, il est question de mots, de formules rêveuses portées sur le papier par Bowles qui se fait traducteur, interprète, révélateur de la parole de Mrabet.

Le papier devient livre et le livre sens, un sens nouveau pour le conteur dont la voix porte alors — quel vertige — bien au-delà de l'océan. C'est dur à croire mais c'est ainsi que l'atteste la pléthore des semblables aux noms aussi fameux que Capote ou Kerouac, qui viennent rendre visite à Bowles et à la recherche d'un quelque chose que l'on ne nomme pas. Des éditeurs pressés apparus de nulle part, lui font signer des contrats qui ne veulent rien dire, qui ne lui disent rien dans ce sabir tracé définitivement muet et qui ne disent que les dollars qui en un instant s'amoncellent. Mrabet est dépassé mais heureux : il peut acheter cet appartement où il installe mille oiseaux, combler sa mère, sa femme, nourrir ses enfants, vivre simple et fier de pêche et du travail consciencieux de veiller aux besoins de l'écrivain volage et voyageur, de son épouse malade qui bientôt s'éteint à Malaga. Mrabet est le cuisinier, le chauffeur, l'infirmier, garde malade, garde du corps, l'homme à tout faire, qui fait bien plus quand de sa plume il commence à dessiner sa mystérieuse geste, de tracés convulsifs donnant naissance à un bestiaire magnifique de mains épanouies à l'oeil enchanteur, de poissons magiques, de visages convulsés et rieurs. Le geste de la main rythme celui de sa voix qu’il enregistre, façonne et transmet à Paul dans un espagnol teinté de darija. On fantasme beaucoup encore sur le pillage — réel ou pas — de l’œuvre de chacun par l’autre. Parlons plutôt de collaboration, car c’est ainsi que Mrabet l'entend encore. Collaboration entre deux artistes où l’un fut la main de l’autre, l’autre son œil grand ouvert, sa muse livrant l’œuvre sur un plateau d’argent. Il reste aujourd’hui une dizaine de recueils, de romans traduits en treize langues, l’invention d’un genre littéraire à mi-chemin entre le conte et la nouvelle où se mêlent harmonieusement tradition orale et imaginaire contemporain. Il reste un homme, bien vivant et l’esprit bouillonnant, l’âme d’une cité, de cette civilisation de l’entre deux mers dont Tanger est la perle. Il reste une voix qu’il faut recueillir avant qu’elle ne s’étouffe dans les vents du Détroit et disparaisse à jamais.


En 1999 Paul Bowles choisit de quitter cette terre, laissant aux mythes le soin de se faire eux-mêmes sur la légende qu'il créa de ses mains. Son entourage, composé de peu d'amis et d'un nombre grossissant de harpies, fond sur un héritage que chacun veut croire rutilant. Mrabet écarté du lot et probablement pour d’injustes raisons, perdra bien plus qu’un maître. Dans cette bataille peu reluisante autour de l’héritage Bowles, on lui retirera ses archives sonores considérées comme nulles sans la main de Paul, des kilomètres de bandes à jamais muettes, perdues pour la plupart, ses livres, quelques dessins accaparés par d’autres comme la misère sur la pauvreté. Bowles s’en est allé et c’est Mrabet qui disparaît peu à peu, que l’on dit mort ici et là, dans la presse, à New York, à Paris, à Londres où l’on publie un livre, qui dans sa préface le fait décéder en 2001. Cet enterrement précoce arrange bien tout le monde, de fieffés éditeurs qui se libèrent ainsi des autorisations et du paiement des droits, quelques auteurs en mal d’inspiration, des collectionneurs s’octroyant des marges confortables, sans vergogne puisque le pauvre homme ne sait même pas lire un contrat ; une poignée de billet achètera bien son silence. Et certains de ses pairs, écrivains d’ici ou d’ailleurs aux palmes certifiées de courbettes, se targuent parfois en public ou sur les ondes de connaître à Tanger un médiocre, un sans nom, un usurpateur, un piètre d’esprit qui déshonore « la profession »… On se demande ce qui attire tant de courroux sur les épaules du vieil homme.

On se dit que c’est pure jalousie, ou bien que Mrabet — pourquoi pas — serait peut-être cet imposteur que nombreux s’arrangent à présenter de la sorte. Mais ce serait trop simple de le penser sans nuancer quelque peu le portrait d’un artiste — et pas moins homme — constitué des contradictions imparties au feu de la création. Il dit de lui-même en riant, qu’il n’est rien — et encore moins peintre ou écrivain — ; un homme simple, un bon musulman veillant sur sa mère centenaire et la nombreuse descendance. Mais il dit aussi sa force, au-delà de la maladie et de la vieillesse, il parle beaucoup de celle, herculéenne, qu’il eut par le passé : Récits épiques de bagarre, où un contre dix sauve la bonne morale, où des géants sont envoyés dans les airs à bout de bras pour l’honneur d’une belle, d’une rose. Il dit ce feu qui lui travaille les entrailles, tout ce qu’il a envie encore de crier au Monde et avec la mesure de l’age, tout ce que lui confie le poisson.

Bien sûr, il y eut d’autres pêcheurs de rêves depuis Bowles : une libraire de Tanger, matriarche des arts dans la cité du Détroit, qui à bout de bras porta Mrabet au dessus de l’oubli du Siècle, un jeune comédien, qui un temps, remplace Paul et d’une autre manière — plus à l’écoute de l’auteur, de la musique de son verbe — un autre libraire que l’on prendrait presque pour un illuminé, à s’attacher autant à promouvoir les paroles de Mrabet, les illustrations colorées de ces même paroles, toute la pourpre d'un l'âge d'or où Tanger faisait sa mythologie au jour le jour. Est-ce pécher que d'aimer l'image d'un Monde où les poissons tutoient les hommes et les sirènes leur retournent le coeur?


Mohammed Mrabet: Une Biographie

par Simon-Pierre HAMELIN
TANGER, Maroc, 2007



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